En 2018 Témoignage de Michèle des prothèses au double PAP

Ah les seins !

Ils attirent les regards de la gente masculine et parfois du cancer. J’ai vécu les deux expériences et je peux affirmer que la convoitise des hommes n’est rien à côté de l’avidité du cancer qui se jette sur les seins comme un gourmand sur des friandises.

Je m’appelle Michèle et, comme l’archange j’ai livré un combat contre un démon. Dans la bataille j’y ai perdu un sein et demi. Puis le cancer et moi avons décidé de faire une trêve, qu’il a rompue en 2012 pour se goinfrer du reste de la friandise.

Une amazone, pourquoi pas ? Mais je n’ai ni arc ni flèches. J’opte pour l’illusion de poitrine grâce à des prothèses internes.

Waouh ! J’ai des seins de jeune fille. Plus besoin de soutien-gorge. Quelle économie !

Oups ! Ils deviennent durs, trop durs. J’en ai un qui m’incommode de plus en plus. Je dois trouver une solution autre que celle de l’amazone.

Les grands dorsaux ? Oh non, j’en ai besoin pour soutenir mon dos.

Il me reste la solution du « Marchand de Venise » de Shakespeare : autoriser le prélèvement d’une livre de ma chair non pas pour payer une dette mais pour une reconstruction.

Le meilleur de la reconstruction par DIEP ou par PAP, qui est-il et où est-il ?

Réponse : le professeur L.

OK ! Une sommité que toutes les femmes veulent comme chirurgien… . Son agenda doit être plein jusqu’à la saint glinglin ! Donc pour avoir un rendez-vous au plus tôt, je décide que mon chirurgien sera un membre de son équipe. C’est beaucoup plus sage.

Le hasard s’en mêle et me voilà patiente du professeur L.

Inespéré !

Verdict : double PAP le 14 mai 2018.

L’opération doit réussir, je n’ai pas de solution de rechange.

L’opération va réussir, car j’ai une entière confiance en deux personnes : le professeur L. et moi-même.

L’opération a réussi !

A mon réveil, je suis prise de panique : l’alitement et les huit drains de Redon font remonter en moi mes précédentes opérations - mon combat contre le cancer - alors que je ne suis pas là pour ça mais pour me reconstruire.

Après dégrisement complet, je décide de découvrir mes seins et mes jambes. Là, je me dis : « oh m…, j’ai été opéré par le docteur Victor Frankenstein et j’ai été mordue à la jambe droite par un grand requin blanc d’Australie. Mes seins ressemblent à ceux des femmes asymétriques de Pablo Picasso. J’aime beaucoup l’œuvre de Picasso mais j’aurais aimé que le chirurgien ne s’en inspire pas pour modeler mes seins. Pourquoi faire du Pablo quand il pouvait faire du L ? En plus, on m’a greffé des ballons de rugby et des balles de tennis (hématomes) sous chaque jambe. »

Et oui, ce n’est vraiment pas beau. C’est plus proche de la créature imaginée par Mary Shelley que d’une « lxxxriste »(1) (signification : femme opérée par un chirurgien aux doigts de fée).

Un élément et un seul me fait oublier mon corps meurtri, l’alitement et la chaleur de la chambre : je respire. Je respire avec grand plaisir et me demande où est la limite. Je peux gonfler mes poumons sans ressentir mon carcan, celui que mes prothèses avaient formé autour de ma cage thoracique. Je réalise que mes prothèses étaient comme un corset étroitement lacé autour de moi. Maintenant, je suis libre de respirer comme bon me semble.

Je suis bien.

Je garde cette sensation de bien-être malgré la douleur et tous les soucis de cicatrisation qui sont arrivés une dizaine de jours après l’opération. En effet, les désunions cicatricielles sont entrées dans le jeu. A partir de ce moment, mes jambes ressemblent, à s’y méprendre, à celles d’un mort-vivant de film d’horreur et lorsque je me déplace, j’ai la grâce d’un zombi. Impossible de rester assise. J’adopte la position des romains dans le « triclinium » sur un « lectus », en d’autres termes je me vautre bien allongée dans le canapé.

Un monde me devient totalement inaccessible : le sol. Dès qu’un objet est tombé à terre, il entre dans une autre dimension que je ne peux atteindre. Il m’est physiquement impossible de me baisser.
La vie peut être dure !

Je me suis souvenue que j’avais, chez moi, une alliée : la pince à barbecue. Grâce à elle, la porte donnant sur le monde perdu s’est à nouveau ouverte et j’y ai gagné en indépendance.
La vie peut ĂŞtre douce.

Un sage a dit que seul le changement est immuable. Je confirme tout change sauf le changement et, heureusement pour moi. Je quitte petit à petit ma condition de créature et je fais confiance au chirurgien aux doigts de fée pour la prochaine intervention.

(1) Le nom du chirurgien a été modifié

Juillet 2018